Toute ma vie je t'ai reçue en morceaux.
Un peu de toi ici, un peu là, jamais toi entière.
J'avais appris à te prendre par fragments,
comme on regarde le soleil à travers ses doigts,
pour ne pas brûler.
Et puis il y a eu la seconde où j'ai écarté les doigts.
Je n'ai pas décidé. Ma main a bougé avant moi.
Le dernier espace entre le monde et moi,
je ne l'ai pas gardé.
Ça n'a pas de nom. Ça ne prévient pas.
C'est chaud, d'abord. Tout de suite trop.
Le monde entre sans frapper, en entier, d'un coup,
et pour une fois je ne le range pas.
Je ne compte pas. Je ne mesure pas.
Je reçois.
On m'avait dit qu'on ne pouvait pas arrêter la lumière.
On m'avait menti.
On l'arrête une seconde, pas en la tenant.
En cessant, une seconde, de s'en défendre.
Après, il ne reste rien qu'on puisse montrer.
Pas de preuve. Pas de mot.
Juste cette impression d'être retombé de très loin,
poussière encore tiède,
et de savoir, sans pouvoir le dire,
qu'on a touché le fond de quelque chose
qui n'avait pas de fond.
Les autres l'ont, paraît-il, sans y penser.
Moi je l'ai eue une seconde.
Une seconde entière, sans un morceau qui manque.
Et je n'ai plus jamais eu besoin qu'on me dise
ce que veut dire : voir.